• DIÉGÈSE

    Par Cristiano Simon, 22/10/18

    Le sol bouillonne. Les raffineries, qui servaient à fournir le pétrole lampant pour l'éclairage domestique, sont bousculées par la genèse d'une machine révolutionnaire : l'automobile. L'homme s'enveloppe d'une boite mécanique métallique veinée d'un fluide sombre et visqueux, il accélère, son énergie cinétique augmente, sa relation au temps se transforme. Les stations essences sont les ultimes excroissances d'une nouvelle économie industrielle et d'une nouvelle dynamique énergétique. Vitesse, pause, Vitesse.

    Le sol bouillonne, des tuyaux en émergent. Ultime bourgeon sur une branche de l'arbre industrie pétrolière, la station essence est fondamentalement une machine ; un objet technique qui pompe l'or noir d'une cuve enterrée pour l'acheminer jusqu'à la machine à quatre roues. L'homme interprète une chorégraphie traditionnelle dans un univers mécanisé.

    Image Mon Oct 22 2018 17:44:34 GMT+0200 (CEST)

    Le sol bouillonne, des tuyaux couverts d'un abri adjoint à un hangar décoré en émergent. La station essence s'architecture, se complexifie au sein d'un vocabulaire de plus en plus standardisé. Elle n'est plus une simple virgule de la route, elle s'offre à d'autres tournures de phrase

    Le sol bouillonne, des tuyaux couverts d'un abri adjoint à un hangar décoré en émergent, et les hommes s'y glissent, en passagers. De lieu à non-lieu, la station est le contraire d'une demeure, elle accueille seulement des vecteurs humains déterminés par leurs destinations. La station essence est le coeur d'un corps hors du temps.

    Le sol bouillonne, des tuyaux couverts d'un abri adjoint à un hangar décoré en émergent, et les hommes s'y glissent. Pourquoi, comment y rester plus longtemps ?

    photo: VENTURI Robert, SCOTT BROWN Denise, IZENOUR Steven, Learning from Las Vegas Revised Edition, Cambridge, USA, and London, England, The MIT Press, 1977, page 46.




  • TWENTY-SIX NON-LIEUX

    Par Cristiano Simon, 22/10/18

    Les stations-essences sont des trous noirs déposés sur le flan des routes. Elles déforment, mâchent, plient l'espace-temps pour imposer leurs propres règles physiques. Les automobilistes sont des flux de particules absorbés par ces creux temporels avant d'être gonflés d'énergie, puis recrachés pour repartir glisser sur la piste goudronnée. Les stations-essences sont donc des objets fascinants, captivants, attractifs qu'on serait tenté d'observer à l'aide d'un télescope.

    Edward Ruscha photographie ces architectures comme les acteurs principaux d'un décor déshumanisé. Seule l'ombre de l'artiste indique une présence organique. Les nombreux écriteaux publicitaires qui composent les images rappellent inévitablement l'industrie des hydrocarbures, enracinée sous la terre. Les stations essences sont des amas d'informations.

    Image Mon Oct 22 2018 12:43:15 GMT+0200 (CEST)

    Ce constat descriptif prouve qu'il s'agit d'éléments bâtis appartenant à la famille des Non-lieux (1). Ce sont des tremplins spatiaux, des endroits dans lesquels nous et notre véhicule nous rendons seulement dans le but de poursuivre un voyage. 

    Les stations-essences, surtout dans les milieux urbains, commencent à muter et se mélangent à d'autres entités pour créer des enfants hybrides qui s'écartent de l'usage unique. Elles gardent cependant leur identité propre et continuent de distiller des atmosphères étroitement liées à celle de la route. Les stations essences restent des virgules.

    photos: ROWELL Margit, Ed Ruscha, photographer, Göttingen, Germany, Steidl, 2006, pages 94-95, 98.

    (1): AUGÉ Marc, Non-lieux Introduction à une anthropologie de la surmodernité, Paris France, Éditions du Seuil, 1992.

      


     

  • LEARNING FROM PARIS-MARSEILLE

    Par Cristiano Simon, 22/10/18

    11h54 : le voyant lumineux en forme de pompe appelle au remplissage de carburant. Un panneau noir et blanc annonce la prochaine station-essence à 11km. 11km plus tard, profitant de cet événement pour faire une pause, Carol, Julio et leur fils s'émancipent de l'autoroute ; 110km/h, 90km/h, 70km/h, 50km/h, le van rouge décélère et l'oasis métallique est de plus en plus nette. 0km/h enfin, la machine à quatre roues s'arrête à côté d'une machine à trois pompes. Julio ouvre sa porte et saisi un tentacule vert ( couleur gazole ), Carol ouvre la sienne et profite du moment pour aller acheter un paquet de cigarettes à la boutique.

    À l'arrière du véhicule, le garçon colle sa joue contre la fenêtre et balade ses yeux dans les recoins de la station-essence. Il entre-ouvre la vitre et hume un parfum singulier, celui des vacances d'été. Il se sent enveloppé par l'oasis métallique qui lui offre un toit au dessus du toit du van, et est bercé par le va-et-vient des automobilistes dans le hangar-boutique. Passage à la caisse, il est temps de repartir. Il ne sait pas encore pourquoi, mais le garçon aurait aimé passer ses vacances ici.

    Image Mon Oct 22 2018 12:28:05 GMT+0200 (CEST)

    photos: DUNLOP Carol, CORTAZÁR Julio, traduit de l’Espagnol par BATAILLON Laure, CAMPO Françoise, Les autonautes de la cosmoroute ou un voyage intemporel Paris-Marseille, Paris, France, Éditions Gallimard, 1983, première de couverture & pages 234-235.